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Pour une Nudge Unit à la française

A l'occasion de son intervention à la Up Conferences « Nudges : ne changez rien, on vous change pour vous ! », Eric Singler détaille, dans une tribune publiée par notre partenaire Libération, sa vision du Nudge et appelle au développement d'une "Nudge Unit" à la française.

Le Nudge vous connaissez ? Peut-être pas-encore mais ça n’est pas le cas de David Cameron et Barack Obama qui ont tous les deux crées, respectivement en 2010 et 2013, une « Nudge Unit ».

Le Nudge - « coup de pouce » en anglais - est une approche révolutionnaire qui vise à faire en sorte que des individus modifient leur comportement et prennent des décisions qui soient meilleures pour eux-mêmes ou la collectivité à laquelle ils appartiennent. Se nourrir de manière plus équilibrée, faire plus d’exercice, réduire sa consommation d’énergie, prendre soin de sa santé ou, encore, mieux épargner pour sa retraite, payer ses impôts à l’heure tels sont quelque uns des très nombreux champs d’application du Nudge. Dès lors qu’il y a un comportement existant qu’un individu ou une collectivité souhaite changer au profit de l’adoption d’un comportement plus bénéfique, alors il y a matière à une approche Nudge. Le spectre d’intervention est donc quasi illimité.

Cette approche a été conçue par deux professeurs américains - Richard Thaler et Cass Sunstein - qui publient en 2008 un livre fondamental : « Nudge - Improving Decisions About Health, Wealth and Happiness » (ed. Penguin Books). Ce livre traduit en plans d’action les enseignements issus de plus de 40 ans de d’expérimentations de terrain menées par des chercheurs Anglo-saxons pour mieux comprendre la réalité de nos processus de décisions. Comment les gens normaux que nous sommes prennent leurs décisions quotidiennes dans la vraie vie.

Récompensée par le Prix Nobel d’Economie attribué en 2002 au psychologue de génie Daniel Kahneman, cette approche - dénommée « Behavioral Economics » - est une remise en cause fondamentale de la vision classique d’un décisionnaire rationnel. Non, nous ne sommes pas rationnels mais influencés par nos émotions du moment, par des « illogiques » permanentes de raisonnement, par le contexte dans lequel nous prenons une décision, par les interactions et préférences sociales et par la façon dont les choix nous sont proposés. Pourquoi est-ce fondamental ? Parce que provoquer des changements comportementaux est un défi d’envergure et que seule une vraie compréhension des ressorts décisionnels permet de concevoir des plans d’action efficaces ! La Behavioral Economics a mis à jour les principales heuristiques de décisions qui sont à la base de nos comportements et la surprise est de taille : informer et convaincre à partir d’éléments rationnels un individu qui ne l’est pas n’est pas pertinent pour qu’il change son comportement. Voilà pourquoi de très nombreuses politiques publiques sont inefficaces, peu efficaces ou efficaces avec beaucoup de moyens.

Mais il y a une autre voie de la conviction qui s’appuie sur la réalité de ce qui nous influence plutôt que sur le fantasme de ce que nous ne sommes pas.

Résultats ? Lorsque la Nudge Unit Anglaise dirigée par David Halpern modifie uniquement une phrase du texte d’une page internet en jouant sur le levier des normes sociales, c’est 96000 donateurs d’organe potentiels pour le NHS ; lorsque cette même Nudge Unit envoie un SMS plutôt qu’une lettre aux contribuables anglais en retard de paiement, l’argent rentre significativement plus vite ; lorsque les salariés américains se voient proposés d’adhérer à un plan d’épargne retraite en cotisant plus, mais lors de leur prochaine augmentation salariale (Smart Plan de Richard Thaler), ils sont 80% à accepter et, au bout de 3 ans, le taux d’épargne a triplé leur permettant ainsi de mieux préparer leur fin de vie ; enfin lorsque Opower (voir opower.com) met en place un plan d’économie d’énergie simplement en permettant à chaque usager de situer sa consommation par rapport à celle de son entourage ajoutant un smiley récompensant les comportements vertueux et à récompenser d’un smiley les plus vertueux, c’est 250 millions de dollars économisé !

A l’heure où les gouvernants soulignent à juste titre la nécessité d’une plus grande efficacité dans l’action publique, le Nudge apparaît comme une arme fondamentale puisque cette approche revendique justement une très forte efficacité dans les changements comportements souhaités et ce, à coût nul ou réduit ! Dans un contexte financier très contraint, le Nudge apparaît donc comme une solution particulièrement pertinente pour les décisionnaires des politiques publiques françaises.

A l’instar de nos amis anglais et américains, la création d’une Nudge Unit à la française m’apparaît indispensable afin que notre pays puisse également bénéficier de la puissance de cette approche en complément des approches traditionnelles existantes. Cette entité analyserait les principales actions envisagées par le gouvernement afin d’identifier les voies d’une plus grande efficacité dans l’exécution de celles-ci.

D’une manière générale, les politiques publiques gagneraient à être évaluées au travers d’expérimentations de terrain en grandeur réelle permettant de mesurer l’efficacité sur les changements comportements souhaités avant d’être déployées nationalement en cas de résultats positifs. Et, afin d’ancrer ces pratiques durablement, il me paraîtrait très utile de faire bénéficier les jeunes étudiants de Sciences-Po et de l’ENA des enseignements de la Behavioral Economics et du Nudge alors qu’il n’en existe rien en France sur ce thème en comparaison de dizaines de Masters aux Etats-Unis, en Angleterre et dans de nombreux autres pays (Suisse, Danemark, Pays-Bas, Canada, Australie…).

Mais au pays de Descartes et de la rationalité reine, le pragmatisme affirmé des décideurs publics viendra-t-il à bout des résistances qui ne manqueront pas ? Comme tout citoyen impliqué par l’avenir de son pays, je le souhaite fortement.