BY UP LE MAG

Nos sociétés sont- elles en train d’inventer une économie de type symbiotique ?

A l'occasion de son intervention à la UP Conferences « Economie symbiotique : la nature fait bien les choses », Isabelle Delannoy, fondatrice de l’agence de développement économique Do Green et auteur du modèle de l’économie symbiotique, présente dans cette tribune sa vision d'une nouvelle économie naissante, inspirée de l'intelligence des écosystèmes naturels.

Une révolution économique est-elle dans le silence, en train de naître ? Depuis une cinquantaine d’années, des acteurs du monde entier ont développé de nouvelles stratégies durables dans tous les secteurs : agriculture, énergie, habitat, gestion des déchets et de l’eau, mobilité, biens d’équipement et de consommation...

Ces stratégies se caractérisent par des modes d’organisation et de production radicalement innovants, que l’on peut résumer par six principes d’action :

  • elles sont extrêmement efficients dans leur utilisation de la matière et de l’énergie
  • elles reposent sur la collaboration, la mutualisation et la mise en réseau
  • elles réunissent une diversité d’acteurs, de compétences, de savoir pour fonctionner
  • elles relocalisent la valeur
  • elles tendent à maximiser l’utilisation des services rendus par les écosystèmes.
  • elles contribuent à réintégrer les activités humaines dans les grands écologiques globaux de la planète.

En mettant en collaboration les productions, les industries, les distributeurs et consommateurs, ces systèmes réduisent de façon radicale leur consommation de matière première, jusqu’à parfois 10 à 15 fois par rapport à leur consommation initiale.

Rank Xerox, par exemple, a réalisé cette révolution dès les années 1970 alors qu’elle devait se repositionner sur son marché. Elle a mis en place un nouveau modèle économique : vendre la photocopie, plutôt que la photocopieuse. Ce faisant, elle est resté propriétaire de ses machines qu’elle récupérait en fin d’usage. Aujourd’hui Rank Xerox a diminué d’un facteur 16 sa consommation de matière dans la fabrication des nouvelles photocopieuses. Grâce à ce modèle économique elle réutilise 94 % des composants de ses anciennes machines pour fabriquer les nouvelles. Elle réalise aujourd’hui un chiffre d’affaire de 22 milliards de dollars par an, a baissé de façon radicale l’ensemble de ses émissions de polluants et relocalisé ses fournisseurs. Les collaborations permises par son nouveau modèle ont injecté de l’organisation et de l’intelligence dans son système aboutissant à une efficacité matière et énergie impensable dans son mode d’organisation précédent : il s’agit d’une innovation radicale.

Que signifie « innovation radicale » ? « Innovation » vient du latin in novare : renouveler de l’intérieur. L’innovation n’est ainsi pas à confondre avec l’invention, qui propose ce qui n’existait pas. L’innovation part au contraire de l’existant qu’elle réorganise de façon profonde dans sa structure interne. Radical quant à lui vient de radix, la racine. L’innovation radicale est donc la réorganisation profonde, à la racine même du système, d’éléments qui existent déjà.

Ainsi, les plantes, les arbres existent tout autour de nous. Quelle intelligence possèdent les écosystèmes que nous pourrions exploiter ?

Lyon par exemple vient de renouveler toute une partie de son centre ville, la Part Dieu, pour répondre au problème posé par les eaux de pluie. A-t-elle redimensionné son système d’égouts ? Non, elle a planté des jardins sur ses trottoirs, permettant à l’eau de s’infiltrer doucement, et connectés au système d’égout existant en cas de fortes précipitations. Lyon a ainsi réalisé 66% d’économie tout en résolvant d’autres problèmes : l’amélioration de la qualité de l’air, la résorbtion des ilôts de chaleur en été et l’embellissement de la ville.

Les écosystèmes possèdent un capital d’intelligence technique incomparable : avec près de 4 milliards d’années de recherche et développement, ils répondent efficacement à tous leurs besoins : nourriture, épuration de leurs déchets, protection contre le chaud et le froid… qui sont aussi les besoins essentiels des sociétés humaines. A la différence près que les écosystèmes savent synthétiser eux-mêmes leur matière et leur énergie, le font à température ambiante et sans autre solvant que l’eau. Ils produisent également des molécules et des matériaux à haute valeur ajoutée et sont à la source de filières économiques pour le territoire. C’est ce que nous commençons à voir quand des cultures d’algues sont associées à des industries : l’algue absorbe à la fois le CO2 et produit des molécules valorisables par d’autres filières : carburants, de molécules d’intérêt nutritif ou pharmaceutique ; ou encore quand des systèmes d’épuration végétale se couplent avec la production d’alimentation, et… lieu de promenade.

En faisant ainsi collaborer les écosystèmes avec les sociétés humaines, les systèmes obtenus sont 20% à 1000 fois moins chers que les technologies équivalentes strictement humaines.

Une nouvelle économie fleurit-elle sous la diversité des termes ? Economie circulaire, économie du partage, économie collaborative, économie de fonctionnalité, économie du libre… Toutes tirent leur efficacité de leur capacité à mettre en place les collaborations entre des acteurs très différents. Une nouvelle façon de produire se dessine-t-elle focalisée sur l’utilisation la plus efficiente possible de l’intelligence des écosystèmes ? L’ingénierie écologique pour les services territoriaux, l’agro-écologie et la permaculture pour la production alimentaire, le biosourçage des matériaux, les énergies renouvelables pour alimenter nos machines, sont en croissance partout dans le monde. De nouvelles façons d’organiser la production et l’entreprise émergent également, avec la montée de l’économie sociale et solidaire mais aussi du management organique dans les entreprises.

Structurés de la même façon dans leurs principes de fonctionnement, ils sont compatibles comme le sont les rouages d’une horloge et tendent à converger. Il semble ainsi que nos sociétés sont en train d’accoucher depuis cinquante ans d’une toute nouvelle économie, une économie de type symbiotique, qui couple les activités humaines avec la régénération des écosystèmes et des liens sociaux. Dans un esprit d’innovation et de progrès où l’homme et le vivant se nourrissent mutuellement.