BY UP LE MAG

Territoire Zéro Chômeur longue durée : "Personne n'est inemployable"

SÉRIE – Pendant plusieurs mois, UP Le Mag va suivre l’expérimentation Territoire zéro chômeur longue durée en allant à la rencontre de ses différents acteurs. Pour ce premier article, ils ont interrogé Patrick Valentin, président du fonds d’expérimentation de l’initiative de lutte conter le chômage. Il explique comment est né et fonctionne le dispositif.

Depuis janvier dernier, dix territoires français expérimentent le dispositif Territoires zéro chômeur longue durée (TZCLD), initié par ATD Quart Monde, à laquelle se sont jointes d’autres association comme Emmaüs France ou le Secours catholique. Le principe : créer des entreprises dites à but d’emploi dont le rôle est de recruter tous les chômeurs longue durée de leur territoire en CDI, à temps choisi. Les activités de cette ou ces entreprises sont développées en fonction des compétences, des souhaits du personnel embauché, mais aussi des besoins de la population locale, sans qu’elles ne rentrent en concurrence avec des activités déjà existantes sur le territoire. Ce dispositif original est financé par le transfert des aides dont ces personnes bénéficiaient jusque-là (allocations, formation, CMU, manque à gagner fiscal). Fin août, l’association TZCLD annonçait l’embauche de 280 personnes.

Comment est né ce projet ?

Patrick Valentin – Le projet est né d’un triple constat. Personne est inemployable, sous réserve que les conditions de travail soient adaptées aux capacités de chacun. Il y a plus de travail que de temps de travail disponible chez les chômeurs de longue durée. Ce n’est pas le travail qui manque et ce, quelle que soit la qualification. Enfin, jusqu’à lors, aucune proposition pour « activer les dépenses passives » n’a eu de succès. Nous avons alors proposé de le faire par le biais du calcul du coût de la privation d’emploi [allocations diverses, manque à gagner fiscal…, ndlr]. L’idée étant de pouvoir transférer ces coûts pour en faire des recettes permettant de financer l’emploi. Nous savons bien qu’une personne au RSA reçoit de l’argent alors que ce qu’elle demande c’est travailler. La personne se voit cantonnée dans un statut d’allocataire, un peu mendiant, alors qu’elle demande du travail, que du travail il y en a et que cela coûte de la priver d’emploi.

La première expérimentation menée en 1994 à Seiches-sur-le-Loir a été un échec. Pourquoi ?

Elle a été un succès pour ce qui est de la mobilisation des demandeurs d’emploi touchés par le chômage de longue durée et l’exclusion sociale, notre cible. En revanche, l’expérimentation a été un échec car nous n’avons pas pu utiliser les allocations destinées à des personnes privées d’emploi pour créer des emplois. C’était illégal. Puis, en 2003, une loi constitutionnelle a été votée, donnant aux élus le droit de créer des lois expérimentales, pouvant s’appliquer à quelques territoires, ce qui n’était pas le cas jusqu’ici. En 2012, nous avons repris le travail et en 2016 nous avons obtenu la loi d’expérimentation pour le programme Territoires zéro chômeur longue durée.

Comment le dispositif fonctionne-t-il ?

Sur chaque territoire, un comité local est élu. Ce comité reçoit, par convention avec le fonds d’expérimentation, le pouvoir de recruter tous les chômeurs longue durée de son territoire, sans aucune sélection, et de façon exhaustive. Pour cela, le comité est chargé de créer la ou les entreprises à but d’emploi. Nous n’en sommes actuellement qu’à la moitié de l’opération. J’avais espéré qu’on arriverait à recruter toutes les personnes concernées en six mois, mais ça va être plus long – au moins un an, car nous n’avons pas eu les fonds nécessaires.

Que sont ces entreprises à but d’emploi ?

Nous appelons, avec un certain humour, ces entreprises des entreprises à but d’emploi, en référence au terme « entreprises avec ou sans but lucratif ». Nous ne demandons pas à ces entreprises de créer des profits financiers, mais de créer des emplois supplémentaires. Et j’insiste, nous nous différencions de tous les mécanismes connus jusqu’ici en matière de développement économique. Plutôt que faire du développement économique pour avoir des emplois, nous faisons des emplois pour avoir du développement économique. Cela inverse les priorités. Et ces emplois sont financés par transfert des dépenses passives, ce qui est un souhait de notre population.

Zéro chômage de longue durée

Zéro chômage de longue durée

Crédit : Morgane Gaillard

Comment sont définies et choisies les activités qui seront développées par les entreprises d’emploi et exercées par les personnes recrutées ?

C’est un très gros travail d’ingénierie de projet qui demande beaucoup de temps de préparation. Dans un premier temps, il faut mettre autour de la table toutes les parties prenantes de la question de l’emploi des personnes au chômage de longue durée : les entreprises, les administrations, les chômeurs, les associations. Puis, chaque demandeur d’emploi est accueilli individuellement. Leur sont posées trois questions : que savez-vous faire, que voulez-vous faire aujourd’hui, qu’acceptez-vous d’apprendre ? Bien entendu, on ne s’intéresse pas aux diplômes, mais au vécu des personnes et à leurs désirs. Il s’avère, et fort heureusement d’ailleurs, que beaucoup d’entre eux sont polyvalents. Une fois ces deux étapes réalisées, nous sommes en mesure d’interroger la population sur les besoins du territoire. Nous retenons les réponses qui conviennent au personnel à employer. Il y a tellement de choses utiles que peuvent faire les gens, que l’on filtre et qu’on arrête quand il y a plus d’activité que de temps de travail.

Quel genre d’activité ont-elles été créées depuis le début de l’expérimentation ?

C’est un véritable inventaire à la Prévert. Lombriculture, compostage, services d’aide à la personne, offres culturelles, entretien de friches, remise en état de patrimoine, création d’un garage solidaire… c’est aussi diversifié que l’économie elle-même.

Quel est l’objectif au terme des cinq ans d’expérimentation ? Obtenir une loi qui permette à tous les territoires qui le souhaitent de pouvoir mettre en place ce dispositif ?

Pour le moment, nous visons un objectif intermédiaire avec l’extension de l’expérimentation pour en confirmer les méthodes. Déjà, 25 à 35 territoires, que nous accompagnons, souhaiteraient rejoindre l’expérimentation.

Et puis comme vous le disiez plus tôt, il s’agit de développer une économie complémentaire…

Exactement. Ce que nous proposons est une économie complémentaire et anti-gaspi. Il s’agit d’arrêter de faire du gaspillage de personnes, en utilisant de l’argent pour faire de l’assistance, alors que les personnes demandent du travail. C’est de l’écologie humaine. La question ensuite est de savoir comment cette économie complémentaire et l’économie principale vont collaborer. Le problème n’est pas d’insérer mais de vivre ensemble, tous, en emploi.

Existent-ils des dispositifs de ce type à l’étranger ?

Alors ailleurs en France non. D’ailleurs, nous sommes très sollicités par l’Autriche, la Belgique, l’Allemagne. Les pays qui s’en sortent avec l’emploi, sont parvenus à obtenir un taux de chômage inférieur à celui de la France, mais ils n’ont pas résolu le problème des personnes très peu productives. Parce qu’il faut bien voir que la sélection qui aboutit au chômage de longue durée, est une sélection tout à fait rationnelle par rapport aux objectifs lucratifs de l’entreprise. C’est une question de système.

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