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Mettre le temps de son côté

Invité d'honneur de la première édition des Up Conferences, l'ancien Premier Ministre Michel Rocard interroge l'importance du temps long en politique dans une tribune Up publiée en partenariat avec le quotidien La Croix.

Le temps est indispensable à la transformation sociale. Dans toutes les sociétés médiatisées, nous vivons aujourd’hui sur un malentendu. Le mot “politique” définit la gestion d’une société. Or, une société ça bouge lentement, c’est très complexe car tout s’entremêle. Il faut donc énormément de temps pour provoquer une évolution et prendre en charge les changements de comportements qu’elle induit. Depuis l’arrivée de la télévision, le mot “politique” a changé de sens: on en a petit à petit sorti la gestion de la société, sauf les lois à grand spectacle, pour la réduire au seul combat électoral de court terme.

J’ai toutefois eu la chance de comprendre très tôt qu’en politique, il fallait viser loin. Je suis en effet porteur dans ma vie de quelques grandes affaires de très long terme. L’anticolonialisme est un de mes principes constants, expliquant aussi bien mon engagement militant lors des guerres d’Indochine et d’Algérie que mon traitement de la Nouvelle-Calédonie, comme premier ministre, en 1988. Cette continuité est une clé.

Je découvre également pendant la guerre d’Algérie que mes meilleurs complices ne sont pas organisés dans la gauche: ils sont catholiques! Or, l’appartenance à la SFIO et à ses mouvements de jeunesse était interdite aux membres d’organisations catholiques. Du coup, cela devient une de mes priorités. Je viole d’abord cet interdit en faisant adhérer aux Étudiants socialistes des copains issus de la Jeunesse étudiante chrétienne. Ayant quitté la SFIO à cause de la politique algérienne de Guy Mollet, j’obtiens ensuite de mes camarades que notre nouveau parti s’ouvre aux catholiques.

Entre-temps, j’ai compris que le statut de l’école était un des points de crispation entre socialistes et catholiques. Cette question ne m’a pas quitté. Jusqu’à ce que je devienne en 1983 ministre de l’agriculture: l’enseignement agricole sera le premier à régler la guerre scolaire. Plus tard, en 1992, ce sera sous ma pression que sera mis en place le groupe travail aboutissant aux accords “Lang-Cloupet”, qui liquideront ce contentieux.

Au fond, sur une propension de jeunesse - donner aux catholiques une vraie place au sein de la gauche - il m’aura fallu garder en moi un vrai rapport avec le temps long pour aboutir. Je pourrais aussi citer l’économie sociale, l’eau potable, le désarmement nucléaire, la gouvernance mondiale, l’interdiction de l’exploitation minéralogique de l’Antarctique ou encore les voies navigables avec le canal Seine-Nord.

Les mesures qui tiennent compte d’une vision longue sont d’ailleurs celles qui réussissent le mieux. Il y a plusieurs types de lois. Il y a celles qui traduisent la volonté politique forte d’une majorité décidée à imposer une réforme y compris contre une opinion réticente. Ces lois conflictuelles sont en général peu débattues, votées court par une majorité sûre de son pouvoir mais abrogées dès la législature suivante. À l’opposé, il y a les lois qui font souche, généralement longuement débattues, améliorées par des amendements et votées au-delà de la seule majorité parlementaire. Quand on veut authentiquement gouverner, il faut mettre le temps de son côté.

Le temps en politique, c’est aussi l’apprentissage du compromis - à ne pas confondre avec la compromission - et d’un savoir professionnel. Les très grands parlementaires spécialistes d’un sujet, qu’il s’agisse des finances publiques ou de la défense, n’en sont devenus maîtres qu’au bout de trois ou quatre mandats. J’aurais très peur d’un Parlement où la moitié des membres serait de nouveaux élus.